Matthias Claeys - juin 2023

22 juin 2023 - Matthias Claeys


Ce sont de petites choses. Enfant, j’aimais dessiner des oiseaux et des tigres. Sur la table de la cuisine du pavillon HLM d’Argentan, entre le MacDo nouveau et l’ancienne Moulinex, je mettais la toile cirée, j’avais dix ans et j’installais mon matériel en prenant soin de ne pas penser au futur dessin, je déployais ma feuille.
La Canson écrue, épaisse entre les doigts.Je la regardais, page comme un sol, une terrasse avec de minuscules graviers sur laquelle jouait le soleil jaune de fin d’après-midi. Puis je m’y mettais, la feuille était rendue à son utilité, et si j’avais réussi, à la fin, elle était transformée en un lieu, celui d’un instant, d’une histoire.
 
Je dessine encore un peu, mais surtout j’écris ; la différence n’est que de manière. Il s’agit encore d’inscrire quelque chose, depuis le dehors, à travers moi, jusqu'à la page, qui permettra le rebond. La page est une surface élastique particulière, s’imprime et envoie entendre, envoie voir, garde la trace et devient écho. Aujourd’hui, quand je m’y mets, la page blanche est rétro éclairée, additionnée à la page petits carreaux fins et bleus du cahier pour les notes à ma gauche, et encore plus à gauche à la grande feuille du carnet à croquis, pour les envies de gambader sur un papier immense mais fini. Les pages d’ordinateurs ont le défaut de l’infini. J’ai besoin d’imprimer pour sentir, voir, toucher, au bout d’un moment. De où à où ça va, l’espace que ça prend, l’épaisseur que ça a.
 
Les lieux et les feuilles ont cela de beau qu’elles ouvrent et ferment à la fois.
Je n’écris pas nulle part. Tout joue, écrire est aussi un art de la disponibilité. C’est la conjugaison entre l’envie, l’intuition de la forme et de la façon, et ce qui advient, dans cet endroit là, là particulièrement, plutôt qu’ailleurs. C’est un pont, un pied dans la feuille et l’autre dans le lieu, et la circulation qui passe par mon corps.
Je crois que le lieu se transforme à l’aune de ce qui y est écrit. C’est ici que ces mots ont été agencés et l’atmosphère en est empreinte, au moins pour un temps. Je crois que la page absorbe le lieu aussi. Dans les signes et les espaces qui les créent, il y a le lieu de l’écriture et le moment, l’endroit et le jour, la table et la température, la saveur de l’air et les vies alentour. L’écriture est une archéologie.
 
Il faut des lieux pour écrire, pour qu’on puisse choisir d’y aller, y déployer sa page et la voir se transformer depuis cet endroit particulier.
Le Nouveau Gare au Théâtre comme un avertissement et une invitation, un espace à côté de la salle de spectacles et au-dessus du hall, Claudine Galéa mitoyenne de Yoshi Oïda, une mezzanine, son inclinaison et la manière qu’elle a de grincer du parquet, de livrer son accès par un double escalier, d’ouvrir une bibliothèque clairsemée, de donner à voir le reste du monde encadré par trois fenêtres. Il faut pouvoir choisir où écrire, dans le vacarme, dans le retrait absolu, au milieu de quels bords, entre quels coins. Le lieu comme la page nous rappellent la finitude des choses et leurs contacts multiples.
 
Tout touche tout.
L’écriture est matérielle, elle part d’un endroit, traverse, s’inscrit, repart, rebondit, art inchoatif qui porte la transformation. Depuis la table au bois clair sur laquelle j’écris, l’ordinateur, le cahier et le carnet, depuis le lieu de mes mains jusqu’au papier entre les tiennes, jusqu’au lieu de tes yeux, depuis les endroits traversés jusqu’aux répercussions encore inimaginées.
 
Matthias Claeys