Emilie Lacoste - avril 2023

22 avril 2023 - Émilie Lacoste


La page blanche n’est jamais vide. 

Le Nouveau Gare au Théâtre n’est jamais vide. 

J’ai travaillé dans ce théâtre deux semaines. J’ai entendu le son des volets qui grincent, les RER qui passent, la soufflerie qui fonctionne, les autres répéter, la pluie sur le toit et le vent qui fait trembler les murs. Le Nouveau Gare au Théâtre n’est pas étanche, il est poreux, il communique. Il nous indique sans cesse qu’il est situé, qu’il est animé, qu’il est matériel. Il résiste à l’image devenue mythologique de l’auteur.ice isolé.e dans un lieu incertain face au vide et au silence. 

Plus largement, il résiste à l’image de l’artiste solitaire qui créerait seul.e. Je crois que l’on ne fait jamais rien seul.e. Tout ce que je peux écrire je le tire de quelque part. Le mythe romantique de la page blanche et de son pendant, l’artiste maudit, n’a plus aucun sens aujourd’hui. L’artiste maudit doit définitivement mourir, il n’a jamais existé et il n’existera jamais.

Le lieu comme destruction/déconstruction.

 

On peut décider de réinventer la page blanche à partir de ce qu’elle est réellement, on peut décider de sortir de la fiction pour tenter de saisir la réalité. Dans la réalité, la page blanche est simplement un espace vacant. Un lieu vacant. Un lieu qui n’est pas encore occupé, qui n’est pas rempli, qui est libre. La page blanche c’est celle qui est sans toi, celle qui attend que tu arrives.

Le lieu comme espace vacant, c’est un programme! Et c’est surtout beaucoup de travail. La page blanche ne pré-existe pas, elle se fabrique.

En entrant dans le Nouveau Gare au Théâtre j’ai eu la sensation d’être dans un chai, les portes latérales en bois coulissent sur un rail, la charpente apparente et la structure même du bâtiment. J’ai pensé, c’est drôle d’être à la lisière de Paris et de s’imaginer dans les vignes. Drôle d’entendre les trains passer et de se croire sur une colline. Je garde de cette sensation une certitude, on fait la même chose, on vinifie. On prend une matière première et on la transforme. On se met à l’écoute de notre environnement et on cherche à passer ce que l’on découvre.

C’est parce que l’on entend que l’on écrit, c’est parce que l’on aime que l’on cherche à dire. Un lieu vacant c’est aussi ce qu’il faut pour les amoureux, on pourrait peut être rêver de ça : la représentation comme une rencontre amoureuse. La répétition comme une préparation à la rencontre amoureuse. Plus qu’une page blanche le lieu deviendrait alors un espace entre les êtres. 

Le lieu comme un vertige.

 

Les mots viennent d’une saturation, ils ne viennent pas du vide. 

Offrir un lieu comme une vacance c’est émettre la possibilité, construire la possibilité de fabriquer une page blanche réelle. Une page qui se tiendrait entre le dernier mot du livre et la quatrième de couverture. Une page qui ouvre un espace de transition entre l’espace du livre et l’extérieur.

La page blanche devient le lieu de la transmutation, au sens alchimique, entre le livre et le dehors, entre le théâtre et l’extérieur. Lieu de transition, lieu du mouvement, lieu où l’on peut dire « je ne sais pas », « que sais-je? ». Vivre dans une maison qui n’existe pas. Vivre dans une maison où rien ne se fixe, ni les couleurs, ni les identités. Une maison au bord du monde, au bord des larmes.

Le lieu comme une question.

 

Émilie Lacoste