Le lieu comme une page blanche n°1

10 mai 2021 - Claudine Galéa


Je ne crois pas à la page blanche.

La page blanche c'est le mythe et le cliché de l'écrivain qui s'apprête à écrire un texte comme on n'en a jamais vu, et dont la peur principale serait de ne pas arriver à inscrire un seul mot sur sa feuille ou, depuis quelque décennies, sur son écran 

Il n'y a pas de mythe sans cliché d'ailleurs. 

Rien de neuf, de propre, rien d'innocent. La page blanche me fait toujours penser à l'effacement, à la politique de la terre brûlée. Ce n'est pas ce que pratique l'équipe du Nouveau Gare au Théâtre, j'exprime simplement ce qu'il en est de l'acte d'écrire et de l'appellation "page blanche".

On est nouvelle et ancienne quand on écrit. L'ancien tient au poids de l'Histoire et de sa propre histoire, le nouveau à l'excitation d'ouvrir un chantier, une recherche, de faire un pas de côté par rapport à ce qu'on a fait précédemment. Ce pas de côté n'est pas tant le pas en avant que le pas qui s'aventure. Je ne sais pas s'il y a progrès dans l'écriture. Avec le temps, il y a meilleure connaissance de ses outils, davantage de liberté à s'en servir, plus de possibilités pour explorer. Il y a désir d'aller voir ailleurs. Ça s'appelle un risque, un saut.

Ouvrir un espace (un lieu) pour que des écrivain·es puissent venir écrire, c'est aussi faire ce pas de côté, à côté de ce qu'on fait habituellement dans un théâtre, jouer, mettre en scène, éclairer, sonoriser, diriger. Écrire est une alchimie secrète, certain·es ont besoin de s'isoler, d'autres d'être entouré·es, quoi qu'il en soit, la salle lumineuse qui accueille les écrivain·es au NGAT avec sa bibliothèque est un espace qui respire, un lieu ouvert et propice, une clairière. Être invité·e à écrire, c'est être désiré·e, et rien ne compte autant que le désir dans cette affaire d'écrire. Être attendu·e, espéré·e, cela devrait être le fait de chaque théâtre, offrir aux auteur·trices ce désir de leur présence et de leur création.

Alors, non, ni la page ni le lieu ne sont blancs, mais ils sont porteurs de cette invitation d'amour.

 

Claudine Galéa